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Hommage à Couttet Champion par Roger Frison-Roche
Discours prononcé en 1974 par Roger FRISON-ROCHE sur le parvis de l'église de Chamonix,
pour les adieux à mon grand-père. |
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COUTTET CHAMPION aidant son élève et ami, le célèbre écrivain Roger FRISON-ROCHE, à franchir un passage difficile. Cette technique de la courte échelle en pleine paroie, bien que très périlleuse, était très employée par les grimpeurs de l'époque. Les pitons et l'évolution des techniques d'escalade, permirent de remplacer avantageusement cette pratique dangereuse. |
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Né le 8 Mai 1889 aux Rebats de Chamonix.
1919 ! Un homme jeune encore revient de la guerre.
Il vient d’avoir 30 ans !
Il porte sur son visage et sur son corps les stigmates de longues années de souffrances. Il revient couvert de médailles et de citations, malade et affaibli.
Avant-guerre déjà, on l’appelait “COUTTET CHAMPION” !
Il était alors guide et comme skieur, il avait remporté d’importantes compétitions, qu’on en juge. Après avoir pris part à sa première course internationale en 1907, il est trois fois Champion de France : en 1909, 1913 et 1914. Il a couru en Norvège et, fait inouï pour l’époque, il s’est classé dans les dix premiers de la Course des 18 km !
Oui, c’est bien un champion que possède la France !
A cette époque déjà, Alfred Couttet est à l’avant-garde de ce sport : il a inventé avec son frère Jules une fixation de ski métallique qui est la plus simple que l’on ait jamais conçue pour le ski nordique. Robuste et légère, elle équipera tous les skieurs de l’Armée. Alfred Couttet aura tout loisir de l’expérimenter durant les longues patrouilles qu’il fit sur les Vosges durant la grande tourmente 14/18. |
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La guerre terminée, il a trente ans et il faut vivre. Pas question pour lui de reprendre le métier de guide. Il lui faut se refaire une santé, bien délabrée car celui qui était connu comme le plus rapide de tous les guides, celui qui, en compagnie de Joseph Bouchard, avait accompli l’ascension du Mont-Blanc aller et retour depuis Chamonix en 12 heures - record qui attendra près de 60 ans avant d’être battu - celui-là ne peut plus grimper !
Le voici qui choisit d’être photographe, sur le Glacier des Bossons ! Pendant trois années, il va surmonter ses défaillances, reprendre son entraînement, retrouver ses forces disparues Son métier lui laisse des loisirs ; il emploie ceux-ci à parfaire sa technique du rocher, en s’entraînant sur tous les “grattons” de la Vallée.
Il a compris qu’une bonne technique est à la base de toute réussite en montagne et que cette technique s’apprend, comme on apprend un métier. Il a vocation de pédagogue et il entraîne souvent des jeunes.
Avec lui, nous gravirons la Pierre des Tines, la Pierre des Montquarts, les Aiguillettes et autres clochers ou clochetons.
Si la montagne lui reste provisoirement Interdite, par contre le ski ne l’est nullement. Là encore, il innove.
Membre actif du Club des Sports Alpins, dont il fut l’un des fondateurs avec ses aînés, les frères Jules et Joseph Couttet, le Docteur Payot, il crée l’Ecole de Ski gratuite pour les enfants des écoles. Chaque jeudi, les élèves à qui le Club à distribué des skis, sont emmenés sur les pentes de la Vallée. Il leur enseigne le Telemark, le christiania, le chasse-neige et surtout les mouvements amples et souples du coureur de fond, et le saut sur tremplin. Marcel Bozon, Camille Couttet, moi-même l’aidons dans sa tâche.
Ceux qui, aujourd’hui, approchent la cinquantaine se souviendront de cette époque ! N’est-ce pas James Couttet, Régis Charlet, tant d’autres devenus champions à leur tour !
Mais vient le moment où il se sent prêt. Diverses ascensions d’entraînement lui ont prouvé sa classe. Bientôt, les “premières” viendront la confirmer. Tout d’abord, il jette un défini à tous les clochers, toutes les tours, tous les capucins qui défient les grimpeurs. Voici qu’il gravit le Doigt de l’Etala, les Trois Capucins du Requin… petites premières peut-être, mais pour l’époque, un grand progrès technique. Mais entre temps, les plus grandes courses lui deviennent familières. D’emblée, il a repris place parmi les premiers guides. Sa courtoisie, son esprit pédagogique, son sens de l’itinéraire lui acquièrent très vite une nombreuse clientèle. Et surtout une clientèle de grands alpinistes internationaux. Avec eux, ils accomplira de grands exploits : en 1927, le 06 Août ayant comme Porteur Vital Garny, il réalise avec Miss O’Brien, la première ascension de l’Aiguille de Roc, ascension devenue l’une des grandes classiques.
Il se complaît dans les plus grandes ascensions de l’époque : les faces Mer de Glace, du Grépon, des Charmes, de Blaitière, du Plan. Il est un familier des Drus où il tourne en 1925 un film avec un jeune homme de 14 ans qui est actuellement le Président de la très célèbre Société de Géographie Américaine, l’explorateur de l’Alaska, Bradford Washburn.Le 31 Août 1931, il fait accomplir à une autre jeune américaine : Miss Fitzgerald, la traversée complète des Grandes Jorasses, du Col des Jorasses au Col des Hirondelles. Pour cette grande première en terrain mixte, il est accompagné d’Anatole Bozon. Joseph Simond avait réalisé autrefois les premières ascensions de l’Aiguille de la République et de l’Aiguille des Deux Aigles, à l’aide d’un lancer de corde pour arbalète. Alfred Couttet réalisera la seconde ascension de ces deux monolithes par un lancer de corde à main nue !
Les frères de Lepiney avaient forcé la fameuse fissure de la Face N.O. du Peigne, mais pour terminer l’ascension, ils avaient dû faire appel à une aide extérieure. Alfred Couttet, le 2 Août 1930, s’attaque au dernier surplomb et le réussit en escalade libre !
Cependant, on peut s’étonner que sa liste de premières ne soit pas plus importante ; il est reconnu incontestablement comme l’un des plus grands guides de cette période ; on le cite comme le meilleur rochassier alors qu’on tient Armand Charlet comme le meilleur glaciairiste, appréciations gratuites, toutes en nuances et qui ne peuvent opposer des hommes d’aussi grande stature et des montagnards aussi complets que ces deux hommes.
Alors apparaît un côté méconnu de la carrière d’Alfred Couttet Guide. Plus qu’un réalisateur de premières, il fut avant tout un chercheur, un technicien de l’alpinisme. Très attiré par les Dolomites, il y accomplit plusieurs campagnes. Il en rapporta l’usage des pitons, l’expérience des parois verticales et aussi les premières chaussures à semelles de feutre, à une époque où dans les Alpes Occidentales on grimpait en clous. Avec ses clients, il parcourt l’Europe des Montagnes : la Pologne avec les Tatras, les Beskides en Slovaquie, les Carpathes en Roumanie. Ne parlons pas des Alpes qu’il connaît à fond. Été et Hiver, car il sera également l’un des promoteurs des grandes randonnées à ski. Il gravit les Sierras Espagnoles et toujours attiré par l’escalade pure découvre nombre de petites escalades françaises telles que les Dentelles de Montmirail.De même qu’il avait été un initiateur pour les skieurs, il deviendra un maître pour les grimpeurs.
Des Alpes orientales, il a rapporté l’idée d’aménager, dans la Vallée de Chamonix, des parois de rocher qui servirent d’Ecole d’Escalade. C’est ainsi que, dès 1928, il me proposa de l’aider à nettoyer la falaise des Gaillands, qu’il y plantera les premiers pitons. Cette falaise, désormais célèbre qui, désormais, servira d’Ecole d’Escalade et qui, depuis la création de l’Ecole Nationale d’Alpinisme est devenue le stade indispensable aux examens de Guides.
Et pourtant ! Alfred Couttet fut souvent combattu, ignoré, renié, même dirais-je. Car il était trop en avance sur son temps.On mesure mieux maintenant que ses idées sont devenues les bases mêmes de la technique alpine, combien ce précurseur étant inspiré. Du moins, aura-t-il eu la satisfaction de les voir toutes se réaliser !
Peu avant la seconde guerre mondiale, Alfred Couttet découvre le site de Roselend, dans le Beaufortain. Il y construit un hôtel, fait venir deux ou trois skieurs chamoniards comme Moniteurs de ski et pense avoir trouvé le lieu paisible où pourra désormais s’écouler sa vie.
La Guerre d’abord, la construction du barrage de Roselend bouleverseront tous les projets.
Cette deuxième guerre mondiale, Alfred Couttet, bien que dégagé de toute obligation militaire, l’accomplira dans l’armée des ombres. Roselend est un poste bien commode pour surveiller les allées et venues des troupes nazies, pour favoriser et cacher les émissaires de la résistance. Il est l’un des agents de renseignements les plus actifs, et ses conseils nous sont précieux. Je peux en témoigner pour avoir, comme officier de liaison, très souvent contacté Alfred dans sa vallée solitaire où il était le seul à hiverner.
La guerre terminée, Alfred Couttet exproprié par la construction du Barrage de Roselend, achète un Hôtel à Saint-Gervais un autre au Semnoz. Ses deux fils gèrent désormais ces exploitations familiales.
Dès lors, continuant avec ferveur la pratique du ski et de la montagne, il parcourt Alpes et Préalpes, le plus souvent en famille. Jusqu’à un âge avancé, il restera fidèle à la compétition.
Il y a deux ans seulement, à 84 ans, il prenait le départ du Derby National des Vétérans du Ski à la Flégère. Ce parcours d’un slalom géant tracé dans les normes actuelles et sur une forte dénivellation n’était pas pour l’effrayer. Il étonna tout le monde en réalisant un temps exceptionnel. Ce même jour, James Couttet, son ancien élève favori, devenu à son tour vétéran réalisait le meilleur temps.
Ainsi, entre ces deux dates : 1907-1973, s’écoule presque sans interruption une carrière de skieur de 66 ans. Les décorations et honneurs qu’il a reçus ne sont qu’un faible témoignage de la reconnaissance que nous lui devrons. Skieur, guide et sauteur, hôtelier de montagne, Alfred Couttet, que la tradition veut que nous appelions familièrement “Alfred à la Colaude” restera pour tous ceux de ma génération :
“COUTTET CHAMPION”, un homme exceptionnel qui vient de s’éteindre à 86 ans, après une vie exemplaire. |
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